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Les 16 et 17 janvier 2015, des manifestants sont descendus dans les rues de plusieurs localités du pays, pour protester contre les caricatures du prophète Mahomet publié par le journal satirique français Charlie Hebdo. Mais ces manifestations se sont vite transformées en théâtre d’affrontements sanglants entre les manifestants et les forces de l’ordre, scènes de violence contre des lieux de culte et des maisons des chrétiens, des maisons des FDS, des centres culturels et symboles français, des sièges du parti au pouvoir, des maisons closes, bars, hôtels, etc..

Ces émeutes, qui ont causé la mort de 10 personnes, se singularisent des émeutes à connotation religieuse observées par le passé, aussi bien dans l’ampleur des dégâts que des méthodes utilisées à cet effet. Qu’est ce qui expliquerait donc l’ampleur de ces violences ? Quels enseignements pourrait –on tirer des méthodes utilisées ? Quel lien pourrait-on établir entre ces évènements et la situation politique en cours et le contexte international du moment ? Le déferlement de violence observé contre les églises et les chrétiens est-il véritablement le reflet d’un sentiment anti-chrétien ?

Rappels historiques

1-Les premières émeutes à connotation religieuse observées au Niger, remontent au début des années 1990, avec l’opération buje-buje. Déclenchée à Zinder, elle a atteint Niamey, en passant par Maradi. buje-buje, comme son nom l’indique, a essentiellement ciblé des jeunes filles portant des jupes (buje), indépendamment de leurs croyances religieuses. Les jupes étant jugées indécentes, sur le plan religieux que culturel. C’était sous l’AFC, l’époque où le CDS trônait en maitre aussi bien à Zinder qu’à Maradi. Mais ce n’est qu’en 1998 que pour la première fois, une église avait été attaquée au Niger, dans la ville de Maradi. Un acte qui avait cependant plus un fond politique que religieux. L’attaque n’ayant pas été l’œuvre des groupuscules religieux, mais des manifestants qui protestaient contre le régime Baré.

2- Les groupuscules religieux ont véritablement commencé à structurer des manifestations, au nom de la défense et de la protection de la religion en novembre 2000, avec les protestations de certaines associations islamiques contre la tenue du Festival International de la Mode Africaine (FIMA). Initiées à Niamey où elles se sont traduites par des violents affrontements entre les manifestants et les forces de l’ordre, ces émeutes ont atteint la ville de Maradi, où des églises avaient été attaquées et le camp des missionnaires saccagé, ainsi que des bars, des maisons closes, etc. Au lieu d’interdire le FIMA, le gouvernement de l’époque, composé majoritairement du MNSD et du CDS, a réagi avec fermeté. Les associations islamiques impliquées dans les soubresauts avaient été littéralement dissoutes, leurs leaders arrêtés ainsi que des dizaines de manifestants.

3- Un peu plus récemment, en septembre 2012, 3 églises avaient été pillées et brûlées dans la ville de Zinder, en marge des manifestations contre la sortie du film anti-islam. Les symboles français n’avaient pas été attaqués à l’occasion, par des manifestants qui scandaient plutôt des slogans anti-américains.

4- Ces rappels permettent d’observer qu’il y’ a eu des manifestations à connotation religieuse pendant que l’opposition actuelle était au pouvoir. Et que le déferlement de violence contre les églises de 2012, avait eu lieu sans que le Président Mahamadou Issoufou n’ait eu à participer à une quelconque marche. De ce point de vue, les accusations que les partis politiques se lancent mutuellement sur la responsabilité de ces évènements, participent d’une certaine façon de la banalisation d’un phénomène, qui est pourtant en passe de devenir structurel, tout en prenant de l’ampleur. Une ampleur qui requiert la cohésion de la classe politique nigérienne, à l’image de l’exemple que son homologue française a pu montrer au monde entier, après les attentats des 7-8 janvier 2015.

5- La classe politique française avait en effet, non seulement mis ses clivages et inimitiés en veilleuse, mais surtout, Nicolas Sarkozy s’était présenté à l’Elysée avec des propositions concrètes, visant à accroitre l’efficacité de la lutte contre le terrorisme. Des propositions qu’il confia à l’équipe de son rival d’hier et fort probablement des prochaines échéances électorales à venir. Dans le même esprit, tous les courants politiques présents à l’Assemblée Nationale Française, de l’extrême droite à l’extrême gauche, ont acquiescé le discours de leur Premier Ministre sur la situation, avant d’entonner en chœur la marseillaise, leur hymne. Ils ont su créer un climat de rassemblement qui n’a d’équivalent dans l’histoire récente de la France que l’atmosphère qui a suivi la signature de l’armistice en 1918.

6- Dans cette configuration, le message du ministre de l’intérieur nigérien du 16 janvier 2015, aurait dû être un appel à l’unité. Et l’opposition aurait alors pu mettre le temps prévu pour la marche au profit d’une concertation avec le gouvernement, dans le seul but de l’épauler dans la gestion de ces actes d’une ampleur sans précédent dont les chrétiens avaient été victimes. Mais il aurait fallu que le pouvoir et l’opposition s’accordent sur la gravité des faits posés et prennent suffisamment conscience de leur menace sur la cohésion de la nation. Les leaders politiques, tous bords confondus, n’ont pas par exemple jugé utile de se déplacer pour constater les dégâts. Pour eux, ce n’était qu’un problème marginal, qui concernait moins de 1% de la population nigérienne. Une minorité qui serait, selon les représentations locales courantes, d’origine étrangère.  

Sur la citoyenneté des Nigériens de confession chrétienne                      

7- Le christianisme, faudrait-il le rappeler, est une religion importée en Afrique Subsaharienne, tout comme l’islam. Cependant, si des pays comme l’Ethiopie, l’Egypte avaient connu le christianisme avant certaines contrées européennes, force est de constater que dans beaucoup de pays africains, il a été importé plusieurs siècles après l’Islam, pendant la période coloniale. La pénétration coloniale ayant été très tardive au Niger, le christianisme a donc été introduit bien des décennies voire même des siècles plus tard par rapport aux autres colonies, non sans réticences d’ailleurs de la part de certains cercles coloniaux. L’auteur du livre la colonie du Niger, publié en 1927, écrivait par exemple : « Quant aux religions chrétiennes, elles sont totalement inaccessibles aux cerveaux des Noirs ; elles risqueraient d’ailleurs, par les principes d’égalité absolue qu’elles proclament, de pousser les Noirs à se croire les égaux des Blancs et de saper ainsi l’heureuse influence et l’autorité bienfaisante que ceux-ci tirent de la supériorité indiscutable de leur race et de leurs civilisations". Le christianisme a tout de même bien fini par s’installer et à trouver des adeptes au Niger.

8- Ainsi, les premières communautés catholiques du Niger ont beaucoup été influencées par des cadres venant des territoires du Dahomey, du Togo et de la Haute volta, affectés à la colonie du Niger, face à la pénurie des cadres qui la caractérisait, la scolarisation y ayant également pris du retard par rapport aux autres colonies françaises. Les premières communautés protestantes ont quant à elles été fondées essentiellement par des missionnaires américains de la Sudan Interior Mission (SIM), qui officiaient à partir du Nord du Nigéria, avant de s’installer progressivement dans les régions de Maradi et Zinder, au début des années 1930 également. Ces missionnaires ont ainsi mené l’œuvre d’évangélisation et trouvé des adeptes dans toutes les couches sociales constitutives de ces régions, y compris dans les milieux maraboutiques et la chefferie traditionnelle.

9- Il importe surtout de noter que ces populations nigériennes de confession chrétienne, vivaient comme leurs homologues musulmans, plus ou moins en marge de l’administration coloniale. En revanche, les commis « côtiers » de confession chrétienne étaient en contact permanent avec les usagers des services publics, tout comme les petits commerçants de confession chrétienne venus des territoires limitrophes de la colonie du Niger. Ainsi, leur visibilité et mobilité au sein de l’administration coloniale et des petits commerces, a beaucoup contribué à façonner, dans les représentations locales, l’idée de la citoyenneté étrangère des chrétiens du Niger. Une idée qui a été plus tard renforcée par la forte médiatisation de la cathédrale de Niamey, qui est la représentation diplomatique du Vatican au Niger. La médiatisation des églises nigériennes locales n’ayant pratiquement commencé qu’au début des années 1990. Mais l’idée de la citoyenneté étrangère des chrétiens du Niger, tire fondamentalement, et bien paradoxalement, son essence de la très forte mixité qui caractérise les populations nigériennes.

10- En effet, jusqu’à une date très récente, il était difficile de distinguer les chrétiens nigériens du reste de la population. Ils ont le même style d’habillement et portent à peu près les mêmes noms et prénoms que la majorité de leurs compatriotes musulmans. Ils partagent les joies des festivités musulmanes. Ils participent aux cérémonies de baptêmes et mariages de leurs parents, voisins ou collègues musulmans, les accompagnent également dans les moments de maladie ou de deuil, et vice versa. Ils ne vivaient donc pas en marge de la société, ni côte à côté, mais bel et bien avec leurs frères et parents musulmans, dans un État qui ne faisait pratiquement pas de discrimination entre ses membres, sur la base de leurs confessions. Ils poursuivaient normalement leurs carrières au sein de l’administration publique. Et les autorités politiques de la période qui a précédé la démocratisation, aussi bien civiles que militaires, consultaient les responsables des églises tout comme leurs homologues ulémas. Une tradition qui a été poursuivie, après l’instauration du pluralisme politique.

11- Le pluralisme politique a d’une certaine façon davantage renforcé la mixité des chrétiens avec leurs compatriotes d’autres confessions, avec lesquels ils militaient librement et activement au sein des partis politiques. Au début des années 1990, un chrétien a même été investi par le PPN-RDA, pour l’élection présidentielle de 1993. Il a par la suite été désigné porte-parole de l’Alliance des Forces de Changement (AFC), qui porta Mahamane Ousmane à la tête de l’Etat. D’autres chrétiens avaient été membres des bureaux de certains partis politiques, y compris aux plus hauts niveaux de ceux-ci. De la 3ème à la 5ème République, des chrétiens ont siégé dans les hautes juridictions du pays, sur la base de leurs compétences. Ils ont eu à gérer des portefeuilles ministériels, parmi lesquels ceux de l’équipement et des infrastructures, la justice, la fonction publique, etc. Plus important encore, le 3ème personnage de l’État nigérien pendant la 5ème République était un chrétien, nommé par le Président Tandja Mamadou à la tête de la Cour Constitutionnelle. Autant d’éléments qui attestent donc de la pleine intégration des chrétiens, de la base jusqu’au sommet de l’État nigérien. Une intégration qui ne se prêtait pas au développement des réflexes identitaires communautaristes, pouvant les amener y compris à contester les statistiques qui les créditent de moins 1% de la population. Ainsi, aussi paradoxale que cela puisse paraître, le déferlement de violence dont les chrétiens nigériens ont été l’objet, est moins l’œuvre de facteurs internes qu’externes. Parmi ces facteurs figurent, la récente montée de tension dans le conflit israélo-palestinien, les actes jugés offensants posés dans des pays occidentaux et surtout la situation qui prévaut au Nord du Nigeria, et en particulier l’activisme des éléments de la nébuleuse Boko haram.

Le poids du conflit israélo-palestinien et la virulence des prêches

12- En effet, les moments d’escalade de tension et de violence du conflit israélo-palestinien ont plusieurs fois donné lieu à des manifestations et des déclarations pro-palestiniennes au Niger. En 2002 par exemple, les partis membres de la Coordination des Forces Démocratiques (CFD) ont organisé un meeting en soutien au peuple palestinien. Dans leur déclaration, ils ont demandé au gouvernement de suspendre les relations du Niger avec l’Ėtat d’Israël. En janvier 2009 il y eut des appels à manifestations et des prières en faveur du peuple palestinien, tout comme en Juillet 2014. Le 15 janvier 2015, la veille des évènements, le collectif « sauvons le Niger » qui est bien adulé par les jeunes,   dénonçait dans sa déclaration, la marche du Président « aux côtés des responsables d’odieux crimes contre l’humanité, notamment en Palestine ». Ce qu’il faudrait surtout retenir ici c’est que, ces prises de position pro-palestiniennes, qui sont tout à fait pacifiques et pleinement intégrées au combat idéologique d’une bonne partie de l’intelligentsia africaine, se traduisent, en revanche, dans certaines mosquées par des prêches particulièrement virulents. Des appels à la haine de l’Ėtat d’Israël, des juifs et des occidentaux qui les soutiendraient, mais aussi des chrétiens et ceux qui s’associent à eux. Des prêches haineux qui contribueraient donc à expliquer en partie le déferlement de violence dont les chrétiens avaient été victimes. Un travail d’information et de sensibilisation doit à cet effet être entrepris, pour amener l’opinion nationale, dans son intégralité, à comprendre que les chrétiens du Niger ne peuvent en aucun cas répondre des actes posés par un pays étranger, et que par ailleurs, ils ne sont ni l’Arabie saoudite, ni les Etats-Unis, deux pays qui ont des potentiels considérables pour la résolution du conflit israélo-palestinien et qui entretiennent entre eux des relations privilégiées. Ce travail d’information et de sensibilisation, se doit également d’investir l’histoire, pour rappeler que le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), qui regroupa les militants les plus radicaux de la cause palestinienne, avait été créé et dirigé pendant de longues années par le chrétien Georges Habache, alias Al Haquim, décédé en 2008. Cet indispensable travail de sensibilisation et d’information, restituerait donc la question palestinienne dans toute sa complexité et aiderait surtout à éviter des amalgames inutiles contre les chrétiens nigériens, dont les conditions de vie, comme le reste de la population nigérienne, sont tout de même nettement inférieures à celles des populations palestiniennes. Et pour une meilleure efficacité, ce travail de sensibilisation et d’information doit nécessairement être doublé de la vigilance des autorités responsables des questions religieuses. Le but étant de responsabiliser les religieux, en attirant leur attention sur la portée de leurs prêches et l’impact qu’ils sont susceptibles d’avoir sur la montée de, ou la lutte contre, l’intolérance dans la société nigérienne.

L’impact de la montée du sentiment « anti-Occident »

13- Le second facteur d’origine externe susceptible d’expliquer l’ampleur des violences exercées contre les chrétiens, n’est pas indissociable de la haine sans cesse grandissante de « l’Occident », perceptible dans l’opinion. Les chrétiens étant d’une certaine façon assimilés à l’Occident. Or, que ce soit au Niger ou dans d’autres pays africains d’une manière générale, l’assimilation de l’Africain subsaharien de confession chrétienne à l’Occident ne résiste pas vraiment à un examen minutieux de certains faits marquants de l’histoire du continent. Le registre des figures emblématiques de la lutte anti-impérialiste contenant un nombre assez considérable de personnes « étiquetées » chrétiennes ou tout au moins élevées par des familles chrétiennes. Le Panafricain Jomo Kenyatta par exemple, qui entreprit une lutte acharnée contre les Anglais, pour la défense des intérêts fonciers avant la l’indépendance de son pays, et à qui on attribua cette phrase : « Ils avaient la Bible et nous la terre. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés. Quand nous les avons ouverts, nous avions la Bible et eux la terre ». Son contemporain, Julius Nyerere, panafricain également, fut de la Tanzanie le terrain de la mise en application du nationalisme africain. Kenneth Kaounda, surnommé le Ghandi africain, a mené une lutte non violente mais décisive contre la discrimination raciale en Rhodésie du Nord, aboutissant à l’indépendance de la Zambie. Patrice Lumumba, a payé de sa vie son combat pour le respect de la dignité des peuples du Congo-belge, tout comme le Lusophone Amilcar Cabral dans le cadre de la lutte pour l’émancipation des peuples de la Guinée Bissau et du Cap-Vert. La légende Sankara… Thomas Sankara, continue quant à elle de nourrir, sur le continent et dans bien d’autres nations déshéritées, les espoirs et les exigences d’un rêve d’égalité de tous les peuples. Autant de cas donc, qui mettent à mal les allégations de passivité, naïveté et d’aliénation qui sont consciemment ou inconsciemment formulées à l’encontre des Africains Subsahariens de confession chrétienne.

14- Dans le cas concret du Niger, il importe de noter que ses citoyens de confession chrétienne, ne sont pas moins attachés à leurs cultures et traditions, dans leurs aspects vestimentaires, culinaires et linguistiques, que leurs concitoyens musulmans. Dans les régions de Zinder et de Maradi, il est très rare de trouver des familles chrétiennes, dans lesquelles les enfants ne savent pas lire et écrire le haoussa dès leur bas âge. Leurs enfants, maitrisent ainsi correctement l’écriture et la lecture du Haoussa avant toute autre langue étrangère, y compris le français. Un fait qui est loin d’être courant dans la société nigérienne d’une manière générale et qui est assez révélateur du « chauvinisme culturel » de ces Nigériens de confession chrétienne. Il conviendrait donc de souligner à cet égard, que la christianisation ne rime pas forcément avec l’occidentalisation, tout en rappelant, par ailleurs, que le christianisme n’est la religion d’Etat que d’une infime minorité d’États occidentaux. En Europe par exemple, des États confessionnels comme le Danemark, l’Islande ou dans une certaine mesure la Grèce, sont plutôt rares. En France, la loi du 9 décembre 1905 a consacré la séparation de l’Etat de l’église, tout en légitimant d’une certaine façon la diffusion d’un mouvement anticlérical, dont le journal satirique Charlie-Hebdo constitue l’une des multiples manifestations. Cela révèle la désuétude du lien qui est systématiquement établi entre l’Occident et le christianisme, mais aussi démontre toute l’absurdité de la logique qui voudrait à ce que l’église ou les chrétiens répondent des actes posés par des « occidentaux » ou par ceux qui dirigent leurs États. Une absurdité face à laquelle l’État nigérien est appelé à prendre des dispositions, qui lui permettraient de garantir la sécurité de ses citoyens de confession chrétienne, à chaque fois que quelque part en Occident un individu ou un groupe d’individus posent des actes susceptibles de déchainer la colère et la passion des foules. Dans un monde qui se caractérise, malgré tout, par le développement des solidarités internationales, aucun État ne peut, raisonnablement, se permettre de tolérer des logiques susceptibles de le transformer en terreau d’intolérance, de haine et d’amalgames en tous genres.

15- Mais cette situation qui est inhérente, comme souligné précédemment, à un sentiment anti-occident sans cesse croissant, ne nécessite pas uniquement l’attention et l’action de l’État. Elle requiert également la mobilisation des intellectuels, des journalistes, des acteurs de la société civile et de tous les leaders d’opinion du pays, afin qu’il y ait des débats décomplexés, dépassionnés et de haut niveau, sur certaines questions nationales et enjeux internationaux, dans le but de promouvoir la paix et la solidarité humaine, tout en engageant résolument le pays sur la voie d’un développement durable. Une série de clarifications méritent à cet égard d’être entreprise, dans le but de déconstruire certains dogmes qui continuent de faire recette dans certains milieux intellectuels et politiques, en se nourrissant de lointains et amères souvenirs pourtant sérieusement mis à mal par des faits concrets. Des dogmes qui sont également instrumentalisés par les groupuscules religieux extrémistes pour distiller la haine, diviser la race humaine pour mieux l’ensanglanter dans leurs tentatives d’instauration d’un règne planétaire de terreur.

16- Par exemple, les progrès économiques notoires d’un Brésil qui dépasse de loin le Portugal… son ancienne puissance coloniale, comme les États-Unis l’ont fait avec l’Angleterre, l’incontestable percée de l’Inde sur la scène internationale, celle du Ghana dans la sous-région ou du Nigéria dont le PIB a récemment dépassé celui de l’Afrique du Sud, etc., sont des faits qui appellent à une approche, sinon nouvelle, nuancée des États postcoloniaux, dans leurs rapports avec les pays occidentaux. Le tout ne serait pas de nier certaines pesanteurs impérialistes et néocoloniales. Mais d’esquisser une approche beaucoup plus contextuelle, pragmatique et dont l’enjeu serait moins de s’attarder sur ces pesanteurs que de chercher à comprendre comment les autres pays qui les ont connues, ont réussi à s’en défaire pour aller de l’avant.

Cette optique invite par ailleurs tous les acteurs travaillant sur des questions ayant des rapports avec des enjeux internationaux, à émettre des opinions ou à agencer des revendications suffisamment claires, précises et pondérées, de façon à permettre aux populations nigériennes de faire la différence entre la classe politique des pays occidentaux et les populations occidentales. Et ceci pour que les dénonciations de certaines insuffisances du système politique occidental ne se traduisent pas, sur le terrain, par la haine de l’Homme occidental ou du Blanc tout court. Une attitude qui ne serait pas juste vis-à-vis des femmes et des hommes issus de ces pays dits occidentaux, qui se battent au quotidien, parfois dans des conditions extrêmes, pour tenter d’imposer aux puissants de ce monde des alternatives plus justes, plus équitables et profitables pour les pays pauvres, dont le nôtre.

L’approche nuancée des rapports des pays subsahariens avec l’Occident, placerait d’autre part les élites politiques africaines devant leurs responsabilités. On peut à ce niveau rappeler que les pères fondateurs des pays subsahariens francophones, étaient pour la plupart des instituteurs. Ils avaient eu en face d’eux, des élites coloniales formées dans des grandes écoles et universités que comptait déjà la France. Leur rapport de force était visiblement disproportionné, à bien des égards. Quant aux militaires qui les ont remplacés, à l’issue d’une série de Coup de d’États, certains d’entre eux avaient servi dans l’armée coloniale. On aurait de ce fait un peu tort de leur reprocher de n’avoir pas su désobéir à certains ordres. En revanche, le processus de démocratisation amorcé au début des années 1990, a permis l’avènement à la tête des États africains qui ont connu l’alternance, comme le Niger, d’une classe politique composée d’universitaires et de technocrates, formés dans les universités et les grandes écoles de la France et bien d’autres pays occidentaux. Une classe politique qui a donc les potentiels requis, pour convaincre leurs partenaires extérieurs de la nécessité de procéder davantage à des rapports beaucoup plus horizontaux, afin de mettre un terme à la verticalité inhérente aux réflexes d’une époque condamnée à être dépassée. Mais pour relever ce défi avec succès et satisfaire d’autres attentes qui sont légitimement formulées à son endroit, l’élite politique nigérienne doit impérativement placer l’intérêt national au-dessus des clivages partisans et des sensibilités personnelles. Elle se doit de créer des conditions susceptibles non pas d’uniformiser ses particularismes, mais de tirer le meilleur profit de la richesse de cette diversité, pour le bien-être du peuple nigérien. Dans cette perspective, les hommes politiques doivent se considérer comme des rivaux, mais membres d’une seule et même équipe, placée résolument au service de la nation nigérienne.

L’influence de boko haram

17- Le 3ème facteur d’origine externe susceptible d’expliquer l’ampleur de la violence exercée contre les citoyens nigériens de confession chrétienne, a trait à l’évolution de la situation socio-politique prévalant au Nord du Nigeria, et notamment l’activisme sanglant du mouvement boko haram. Ainsi, en se cramponnant aux accusations mutuelles pour des raisons électoralistes, il est bien fort à craindre que les hommes politiques ne soient en voie de passer littéralement à côté de la cause principale de l’ampleur des évènements du 16 et 17 janvier derniers. Les méthodes utilisées par les manifestants étant, de toute évidence, au moins inspirées du mode opératoire de Boko haram. L’incendie des églises mais aussi ceux des maisons des chrétiens et des FDS attestent fort bien de l’infiltration des éléments de Boko haram dans les manifestations ou bien de l’orchestration de celles-ci par leurs sympathisants. Ceux qui, depuis le début des années 2000, ne cessent de rêver de faire du Niger, ou au moins une partie de celui-ci, le 37ème Ėtat de la fédération nigériane, dans le registre des violences interconfessionnelles et de la terreur islamiste.

18- Aussi, l’importation des méthodes violentes de ces groupuscules sur le paisible territoire nigérien, doit inciter les acteurs politiques du pays, tous bords confondus, à réfléchir sur les méthodes d’encadrement des manifestations. Il est bien connu de tous, que les éléments ou adeptes de Boko haram ont une aversion pour les manifestations pacifiques, tout comme les disciples de Maitatsine avant eux. Il serait donc utile, que les responsables politiques se concertent pour redéfinir, de façon unanime, le seuil des agissements que les Forces de l’Ordre sont censés tolérer.   Ce qui leur permettrait d’agir conséquemment, dans leur mission de maintien et de restauration de l’ordre public, et de la protection de paisibles citoyens. Une claire et consensuelle définition de ce qu’est ou n’est pas une manifestation pacifique, responsabiliserait par ailleurs les organisateurs des manifestations, en les obligeant à veiller à ce que des individus ne s’engouffrent pas dans leurs cortèges, avec des objets contondants et la ferme volonté de détruire des biens publics et privés et de tuer. Il est bien préférable, dans l’intérêt aussi bien des populations que de la classe politique, dont les éléments sont appelés à s’alterner au pouvoir selon le principe démocratique, que l’Ėtat nigérien, revendique et maintienne « le monopole de la violence légitime ». Cela s’avère d’une importance capitale, d’autant que, de l’autre côté de la frontière, la victoire du Général Buhari ne semble plus qu’une question de jours. Celui-ci était, déjà dans la fleur de l’âge, nationaliste. En 1985, il avait procédé, peut-on le rappeler, à l’expulsion des étrangers du territoire nigérian, parmi lesquels des milliers de Nigériens, pour lutter contre la montée de la criminalité et la pauvreté. Il ne serait donc pas complètement exclu qu’il veuille, dans les mois qui suivraient son accession au pouvoir, expulser des éléments de boko haram, « présumés » nigériens, au motif de vouloir régler le problème d’insécurité du Nord. Dans tous les cas, la guerre sans merci qu’il ne cesse de promettre de leur mener avec l’appui d’autres généraux, pourrait bien se solder par quelques mouvements de replis de ces dangereux trublions sur le sol nigérien. Les acteurs politiques doivent à cet égard, dans un élan commun, redoubler de vigilance et prendre des dispositions préventives utiles. Mais ce défi ne nécessite pas uniquement la cohésion et la clairvoyance de la classe politique, il requiert également la mobilisation de toutes les couches sociales du pays.

19- En effet, les images des jeunes qui s’adonnaient avec délectation à la violence, ne sont pas, par ailleurs, uniquement révélatrices de l’inadéquation des mécanismes d’insertion de la jeunesse nigérienne dans les circuits productifs de l’Ėtat nigérien. Elles ont également dévoilé à la face du monde, la vulnérabilité de nos mécanismes de sensibilisation et de socialisation des enfants, sur les vertus du respect de la chose publique, la notion du droit à la différence et toute la noblesse qu’implique le respect de celle-ci. Il est donc crucial pour les familles, les éducateurs, les journalistes et les leaders d’opinion de se pencher davantage sur la recherche des meilleurs moyens de transmettre aux enfants de ce pays des valeurs sûres et pérennes.

Enfin, les évènements des 16 et 17 janvier 2015, sont intervenus dans un climat politique tendu, susceptible d’expliquer également l’ampleur des dégâts enregistrés dans certaines localités, où les sièges du parti au pouvoir et des maisons de ses militants influents ont été pris à partie. Mais cela ne doit aucunement pas occulter la dimension structurelle que ces émeutes à connotation religieuse sont en passe d’acquérir ainsi que la gravité de leur menace sur la cohésion sociale du pays. Devant cette situation, à laquelle s’ajoute les menaces inhérentes au conflit Libyen, l’insécurité sévissant dans le Nord du Mali, beaucoup de Nigériens s’interrogent sur la capacité de la classe politique actuelle, embourbée dans des bisbilles politico-politiciennes, à garantir la sécurité du pays, tout en poursuivant l’indispensable l’œuvre de développement. Ces interrogations et bien d’autres inquiétudes formulées sous forme de critiques, sont bien légitimes. Toutefois, on aurait peut être tort de croire que toute la classe politique nigérienne serait compromise. Une approche manichéenne de celle-ci, qui classerait d’un côté les bons partis et hommes politiques, et de l’autre côté les mauvais, ne serait pas non plus appropriée. Et ceci d’autant qu’il y a des bons hommes politiques et des moins bons dans tous les partis politiques. Il appartient donc à toutes ces femmes et à tous ces hommes, qui pensent qu’une autre manière de faire de la politique est possible, de s’activer davantage, pour créer des conditions favorables à un retour immédiat d’un paisible dialogue politique, en (re)bâtissant des ponts entre les différents partis politiques de ce pays. Il leur incombera par la suite, le devoir de poursuivre inlassablement leurs efforts, afin d’instaurer dans ce pays des mœurs politiques beaucoup plus dignes, efficaces et à la hauteur de l’immensité des défis que l’on se doit de relever, ensemble, pour les générations présentes et à venir. Le pardon des chrétiens aux auteurs des actes de violence dont ils ont été l’objet, l’élan de solidarité et de soutien dont ils ont bénéficié et qu’ils continuent de recevoir de la part de leurs concitoyens musulmans, les engagements du gouvernement nigérien à restaurer les lieux de culte et à indemniser les victimes, sont déjà des signes encourageants, incitant à ne jamais cesser d’œuvrer pour la réalisation du rêve des lendemains meilleurs pour ce pays, cette patrie, cette nation.

G.D.M.

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